Les
carreaux de pavement de la région de Château-Thierry
Les carreaux de
pavement du Moyen Age

Dans
le sud du département de l'Aisne, plus spécifiquement dans un rayon
de 20 km autour de Château-Thierry, un grand nombre d'églises possèdent
encore des pavements constitués de carreaux historiés, datés
du XVe siècle. Entre 1995 et 2005 nous avons mené de façon
systématique un inventaire détaillé de ces carreaux. Le point
de départ de notre recherche était l'ouvrage d'Edouard Fleury, portant
sur "Le pavage émaillé dans le département de l'Aisne" publié
en 1855. Cet ouvrage, précurseur en matière d'inventaire exhaustif
de carreaux, nous a fourni une base fondamentale, puisque déjà,
l'auteur citait de nombreux pavés dans les édifices du sud du département.
Afin de vérifier leur existence, nous avons visité les sites en
question. Beaucoup des carreaux présents dans ce catalogue ont disparu
et par conséquent, l'ouvrage d'Edouard Fleury reste pour nous un précieux
témoin. Toutefois, à la suite de découvertes fortuites, lors
de restaurations menées par les Monuments Historiques, mais également
à travers les témoignages recueillis localement, nous avons retrouvé
une grande quantité de pavements dans de nombreuses églises de la
région.
Des recherches
comparatives dans différentes collections muséographiques nous ont
amené à inventorier quelques centaines de carreaux produits dans
le sud de l'Aisne au XVe siècle, complétant ainsi notre étude.
Tous ces musées - musée du Vauluisant à Troyes, musée
national de la Céramique à Sèvres, musée de Provins,
musée Saint-Léger de Soissons, musée de Laon, musée
Carnavalet et musée de Cluny à Paris, et également le Victoria
and Albert Museum et le British Museum de Londres - ont acheté ou eut en
donation des collections de carreaux de plus ou moins grande importance. Ces collections
ont été réalisées entre les années 1920 et
1960. La présence parmi ces dernières de nombreux carreaux provenant
de la région de Château-Thierry s'explique par leur qualité,
leur originalité, et sans doute leur abondance.
Les carreaux de
pavements historiés bicolores sont fabriqués selon la technique
de l'estampage : un tampon de bois, sur lequel un motif en relief a été
préalablement gravé, est appliqué plus ou moins profondément,
à la surface d'un pavé de terre crue, en général une
argile à tuile, très souvent affinée : le motif s'imprime
en creux dans la terre. Dans cette dépression, on coule ensuite une argile
plus ou moins liquide, une engobe, dont la couleur est différente du support.
Le motif se distingue donc très nettement du fond. Après un temps
de séchage précis, la surface du carreau est couverte d'une glaçure
au plomb. En général, le support étant, après cuisson,
de couleur rouge et l'empreinte de couleur blanche, le motif devient, avec la
glaçure, jaune sur un fond de couleur rouge-orangé. Parfois, pour
obtenir un motif en négatif, on utilise un support en pâte blanche
et l'argile coulée dans l'estampe est rouge. Le résultat est donc
opposé, soit rouge-orangé sur un fond jaune. Cette technique inversée
fut moins fréquemment utilisée.
Certains carreaux
présentent un procédé original de fabrication. Les décors
sont pour la plupart en négatif, mais ceux-ci sont fabriqués non
plus en inversant la couleur du fond, mais en inversant l'estampe. Ici, le fond
reste une pâte rouge, et le motif n'est donc plus en creux, mais en relief.
Le creux constitue alors le fond du décor et il est empli d'une engobe
blanche. Cette technique, qui représente ici 80 % de la production est
relativement rare dans l'ensemble des fabrications connues. Elle fut principalement
utilisée par les artisans du sud de l'Aisne, dans la région de Château-Thierry.
A l’heure actuelle,
les vestiges de ces décors de sol sont encore très nombreux dans
les églises du sud de l’Aisne. Quelquefois, les carreaux ont été
déplacés et regroupés en panneaux, soit au sol, dans un endroit
moins fréquenté, soit sur un mur. Mais il n’est pas rare de retrouver,
dans un coin du transept ou du choeur, quelques carreaux souvent très usés
et très dégradés par le temps, dont les motifs sont encore
lisibles. Plusieurs découvertes fortuites ont été faites
lors de l’enlèvement des bancs de bois d’une église.
Notre travail s’est
orienté sur deux axes. D’une part, nous voulions réaliser un inventaire
exhaustif des motifs, de manière à les répertorier par site.
Nous avons repris les répertoires anciens du siècle dernier, notamment
l’ouvrage d’Edouard Fleury sur le pavage émaillé dans le département
de l’Aisne. Cette étude, déjà très complète,
signalait un grand nombre de carreaux présents dans les églises
du sud du département. Nous avons également travaillé sur
les notes manuscrites de M. Souliac-Boileau, conservées à la Société
Historique et Archéologique de Château-Thierry ainsi que sur le livre
d’acquarelles de M.Lecart, conservé à la Bibliothèque municipale.
Nous avons ensuite procédé à un relevé systématique
des carreaux conservés dans les églises. Nous nous sommes ainsi
rendus compte de la disparition de la plupart des carreaux dans les sites mentionnés
par E. Fleury. Par contre, d’autres sites ont révélé des
vestiges importants, qui ont permis de compléter les inventaires anciens.
En second lieu, nous avons réalisé
des études plus particulières de séries archéologiques.
Elles nous ont permis de faire des observations plus précises sur un grand
nombre de carreaux (épaisseurs, texture de l’argile).
La première
série provient de l’église de la Chapelle-Monthodon. Dans les années
1980, lors de la réfection du dallage de la nef, le pavement installé
au XVe siècle a été démonté et quelques carreaux
ont été replacés dans le transept sud. Cependant, en raison
d’un mauvais drainage des fondations, cette partie de l’édifice a subi,
et subit encore, d’importantes variations hygrométriques. De ce fait, depuis
son déplacement, le carrelage n’a cessé de se dégrader. Par
mesure de sauvegarde, ces carreaux ont donc été déposés.
Il s’agit d’un ensemble de 400 carreaux
dont une centaine a déjà été restaurée et replacée
en panneaux muraux dans l’église.
La seconde série
provient du couvent trinitaire de Cerfroid, situé dans la commune de Brumetz.
En 1996 et 1997, des fouilles archéologiques ont été menées
sur les bâtiments de l’aile sud du cloître par l’unité d’archéologie
de Château-Thierry. Les carreaux proviennent du réfectoire et de
salles adjacentes ainsi que du couloir reliant ces pièces entre-elles.
Certains ont été retrouvés en place, dans des niveaux de
sols du XVe siècle (très peu). Les autres étaient dans des
contextes de destruction ou en récupération dans des sols ultérieurs.
Les autres séries
correspondent à l’ensemble des collections muséographiques auxquelles
nous avons eu accès. En effet, dans les recherches comparatives que nous
avons menées afin d’étudier cet ensemble, nous avons constaté
la présence de carreaux provenant de la région de Château-Thierry
dans un grand nombre de musées en France et en Angleterre. Dans le cadre
de notre étude, nous avons vu une partie des collections du musée
de la céramique à Sèvres, celles des musées de Laon,
de Provins et de Troyes. Les autres collections n’ont pu être observées
qu’à travers des publications. Les observations faites sur les carreaux
pour lesquels nous avions des motifs similaires en contextes d’églises
nous ont permis de compléter nos analyses.
Ainsi, en associant
toutes ces observations, et sans connaître aucun site de production, nous
avons ainsi déterminé l’existence de différents ateliers,
et nous avons réussi à cerner
leur aire de diffusion.
Les motifs sont très variés :
160 dessins différents
ont été répertoriés.
Pour
plus d'informations :
Véronique Durey-Blary, 2000
"Les carreaux
de pavement historiés de la fin du XVe et du début du XVIe siècle
dans la région de Château-Thierry", in Utilis est lapis in
structura, Mélanges offerts à Léon Pressouyre, Paris
2000, Comité des travaux historiques et scientifiques, p.423-445.